• La Belle bête

    Il était une fois, une jeune fille bien née dont la beauté n’avait d’égale que son absence de jugement. Tant et si bien que ses parents l’avait baptisée le plus modestement du monde la Belle.

     

    Un jour, son père décida qu’il était temps pour elle de prendre un mari. Aussi, la Belle lui répondit qu’elle ferait selon son bon plaisir et qu’elle se marirait au premier homme qui se présenterait au castel parental.

    Or, il arriva qu’on s’y présenta et s’annonça auprès de la Belle qui s’empressa de recevoir son futur époux. Seulement, qu’elle ne fut pas sa surprise en découvrant que ne l’attendait pas un mais deux prétendants. Deux frères qui de plus étaient princes !

    L’aîné était aussi beau que le cadet était laid, mais son sourire niais et ses yeux vides trahïssaient ce même vide qui emplissait l’intérieur de son crâne, tandis que le cadet était dôté d’une intelligence sans pareille.

    Très ennuyée, la Belle qui n’avait aucune espèce de jugement ne voulut choisir l’un plutôt que l’autre. Aussi leur dit-elle qu’elle épouserait le premier des deux qui lui rapporterait le plus beau trésor que la Terre ait jamais porté.

    ∴ 

    Trois mois plus tard, on se présenta et s’annonça de nouveau auprès de la Belle qui s’empressa de recevoir celui qui serait son futur époux, impatiente de découvrir qui de ses deux prétendants était arrivé le premier et avec quel présent. Seulement, sur le perron, l’attendait les deux frères.

    L’ainé lui présenta une caravane de chameaux tout droit venue du Grand Désert du Sud rien que pour elle. Chacun des douze chameaux qui la composaient portait sur leurs bosses deux énormes paniers desquels débordaient ors et pierres pré­cieuses.

    « Voilà un trésor si beau qu’elle ne pourra me refuser sa main ! » pensa le prince aîné.

    Le cadet, lui, lui présenta un petit miroir cerclé d’airain finement ciselé qui renvoyait à la Belle son propre reflet. À cela, le cadet ajouta :

    — Ma Belle, laissez-moi vous montrer le plus beau trésor que la Terre ait jamais porté : vous !

    « Voilà un compliment qui fera sans doute fondre en larmes son cœur de demoiselle énamourée ! » pensa le prince cadet.

    Seulement, les espoirs des deux princes furent réduits à néant car la Belle ne réussit, cette fois encore, à choisir l’un plutôt que l’autre. Aussi leur dit-elle qu’elle épouserait le premier des deux qui lui rapporterait la chose la plus laide que la Terre ait jamais portée.

    ∴ 

    Trois mois plus tard, on se présenta et s’annonça auprès de la Belle qui s’empressa de recevoir celui qui serait son futur époux. Seulement, sur le perron, l’attendait une fois encore les deux frères.

    L’ainé lui montra la « bête » la plus monstrueuse que la Terre ait jamais portée. Mi-homme mi-éléphant, le corps de cette chose-là était déformé par d’inombrables excroissances. Assurément, nulle autre chose ne pouvait porter mieux ce titre de « créature la plus laide de la création », si bien que la Belle en frissonna d’effroi.

     « Voilà une « bête » qui va me valoir la main de cette Belle ! » pensa le prince ainé tandis que dans son dos, l’homme-éléphant s’agitait à l’intérieur de sa cage tout en criant qu’il était un être humain et non un vulgaire animal !

    Le cadet, lui, présenta à la Belle le même petit miroir cerclé d’airain qui, cette fois, renvoyait son reflet de prince laid. À cela, il ajouta :

    — Ma Belle, laissez-moi vous montrer la chose la plus hideuse que la Terre ait jamais portée : moi !

    « Voilà une auto-critique qui fera sans doute grand effet à cette Belle ! » pensa le prince cadet.

    Mais pour la troisième fois consécutive, la Belle ne sut choisir l’un plutôt que l’autre. Aussi leur dit-elle qu’elle épouserait le premier sur qui son père poserait le regard.

    Au même instant, ledit patriarche sortit en trombe de sa demeure, excédé au plus haut point des indécisions incessantes de sa fille. N’eut-il pas sitôt posé le pied sur la première marche du perron que son regard, lui, se posa sur l’homme-éléphant qui gesticulait dans sa cage et qui, toujours, revendi­quait sa condition d’être humain.

    — Qu’est-ce que cette chose ? interrogea le père de la Belle au bord de la nausée.

    Ce à quoi, la Belle répondit gravement :

    — Mon mari, mon père… Mon mari !

    — Comment ? hurla le père au bord de la crise de nerf. Vous moquez-vous de moi, ma fille ?

    — Une promesse est une promesse : j’avais dit que j’épouserai le premier sur qui vous poseriez le regard ; j’épouserai donc Monsieur… Monsieur comment au juste ? demanda la Belle un peu rebutée, quand même, à la « Bête ».

    — John Carrick Lackland, répondit l’homme-éléphant un peu étonné mais grandement satisfait.

    Tout fut bien qui finit à peu près bien pour tout le monde : le soir-même, on célébra les noces de Mademoiselle Belle avec Monsieur John Carrick Lackland, l’homme-éléphant. La première était comblée d’avoir trouvé un mari sans avoir eu à porter de jugement, elle qui n’en avait aucun ; quant au second, il était ivre de joie d’être enfin reconnu en tant qu’Homme.

    Concernant les deux prétendants royaux, l’ainé soupira d’aise de ne pas avoir à épouser cette Belle qui préférait se marier à une « Bête » plutôt qu’au plus bel homme que la Terre ait jamais porté, tandis que l’intelligence du cadet était flattée de ne pas avoir, lui, à épouser cette même jeune fille dont la seule qualité était d’être belle.

    Moralité :

    Ce que l’on voit dans cet écrit,

    Est moins la vérité même qu’un conte en l’air.

    Car dans la vraie vie, je vous le dis,

    Même dénuée de tout jugement expert,

    La Belle eut préféré choisir le prince cadet

    Plutôt que d’avoir à épouser l’éclopé,

    L’Elephant Man si bien nommé.

    Quant à vous, qu’auriez-vous choisi :

    La beauté ou l’esprit ?

    Le compliment ou l’argent ?

    L’ainé ou le cadet ? Sans mentir !


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